Régionales 2010 : les propositions et analyses de la CMJCF-

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Interview de Laurence DAVOUST

Laurence DAVOUST Doctorante en Sociologie à l’ARS (Atelier de Recherches Sociologiques – EA3149) Chargée de cours à l’Université de Bretagne Occidentale

Une jeunesse plurielle dans une société en profondes mutations…

Les jeunes apparaissent souvent comme une entité indissociable, un tout sur lequel beaucoup d’idées « toute faites » circulent. Mais la réalité est sans doute beaucoup plus complexe… De qui parle-t-on lorsque l’on parle des jeunes aujourd’hui ? Est-on en capacité actuellement de dresser, un tableau caractéristique de cette classe de population ?

La question de la définition même de la population jeunesse a toujours été sensible. D’abord parce que la réponse évolue avec le temps. On est toujours le jeune ou le vieux de quelqu’un disait Pierre Bourdieu ! Ensuite parce qu’elle tente de réduire à son plus petit dénominateur commun, un ensemble dont la variété constitue une richesse indéniable. Toutefois, pour tenter de répondre, il semble important de regarder les faits. On a manifestement une jeunesse, ou une adolescence, qui s’allonge, et qui, jusqu’ici inquiétait beaucoup parce qu’on ne savait plus positionner la borne supérieure, statutairement fixée à 18 ans : des jeunes qui restent jeunes de plus en plus longtemps… Je crois qu’il faut toutefois regarder le bornage des deux côtés aujourd’hui. On a effectivement, pour des raisons multiples, des jeunes qui restent en situation de dépendance de plus en plus tardivement dans notre société. On a également des enfants qui aspirent à rentrer dans la « classe jeunesse » - ou que l’on fait entrer dans la classe jeunesse - de plus en plus tôt. Une jeunesse qui s’allonge donc, avec des jeunes de plus en plus jeunes, et des jeunes de plus en plus vieux… ce n’est pas sans poser problème, en termes de construction identitaire, en termes de socialisation, en termes également de relation entre le jeune et l’adulte : le parent, l’enseignant, l’animateur, le responsable associatif…

Il me semble important de redéfinir cette jeunesse en partant de besoins spécifiques que l’on doit absolument différencier. Quand on a 10 ans, on n’en a pas 18, quand on en a 25 on n’en a pas 15… et les responsabilités des uns et des autres sont différentes, les capacités des uns et des autres sont différentes… Les besoins en termes d’accompagnement sont forcément différents. Quand on parle de définition de la jeunesse, on a, je crois, aussi besoin de réfléchir à l’espèce de globalisation qui entoure ce terme : on parle aujourd’hui des jeunes de façon très générale, très générique, alors que ça choquerait probablement tout le monde si on regroupait de la même façon les adultes dans une seule et même catégorie, en pensant que, parce qu’ils sont adultes, ils ont globalement tous les mêmes façons de fonctionner, de penser, d’agir, de dire les choses, les mêmes envies, les mêmes besoins, les mêmes idées… C’est important de différencier, c’est important d’individualiser. C’est important non pas pour mettre de l’eau au moulin de l’individualisme, mais bien pour reconnaître chacun pour ce qu’il est, de façon singulière. On se rend bien compte que chez les jeunes comme chez tout un chacun, comme chez toute catégorie de population, il y a des différences énormes – et c’est heureux !-.

L’analyse de la presse est tout à fait intéressante dans ce domaine, pour illustrer mon propos. Un travail fort intéressant a été mené il y a quelques années par le Conseil National de la Jeunesse sur l’image des jeunes dans les médias. Outre le fait de pointer la tendance des médias à ne parler des jeunes qu’en termes généraux et caricaturaux, l’analyse montrait bien que la seule catégorie de population qui n’est pas individualisée dans le regard que les médias portent sur elle, c’est la catégorie jeunesse. Quand on parle des jeunes, ce sont les jeunes qui parlent de façon générique ; on ne donne jamais leurs noms en sous titre ; on fait comme si, effectivement, une parole de jeune équivalait à la parole d’un autre jeune. Ce qui est tout à fait étonnant. Par contre, quand on interroge un adulte, on lui donne un nom, une fonction… On dit bien qu’il est avant tout un individu et qu’il a de fait cette liberté de penser par lui-même et pour lui-même. La jeunesse n’est pas vue comme cela. Regardons les évènements des trois dernières années : lorsqu’on fait de l’analyse de titres de presse, les jeunes sont clairement considérés comme une population à part entière, comme une catégorie sociale uniforme… J’irai même plus loin : généralement, c’est en plus une catégorie sociale qui peut considérer une certaine menace pour notre société ou, au contraire, mais je ne suis pas sûre que ce soit beaucoup mieux en termes de construction, qui est victime d’un certain nombre de déficits sociaux, économiques, contextuels… dans lesquels elle n’arrive pas à se débattre. Au contraire, la jeunesse, c’est avant tout un panel excessivement divers d’individus qui ont certes des points communs, qui sont suffisamment semblables pour ressentir à un moment une appartenance commune, pour se reconnaître, qui sont aussi suffisamment différents pour pouvoir échanger de façon intéressante, constructive et donc individuelle.

Dans un contexte social peu stable, la projection n’est pas simple pour ceux et celles qui ont encore à construire leurs parcours personnel, social, professionnel… Le chemin est forcément semé d’embûches, l’idée d’une société de plus en plus individualiste est véhiculée partout... Pour mieux comprendre la façon dont peuvent se construire les itinéraires de jeunes, que sait-on aujourd’hui de leurs besoins spécifiques ?

J’évoquais tout à l’heure le risque de confusion entre les questions d’individus et les questions d’individualisme. Je m’appuie toujours régulièrement sur les travaux d’un sociologue qui s’appelle Jacques ION, qui est universitaire à Saint Etienne et chercheur au CNRS, et dont la réflexion sur ces questions me semble tout à fait intéressante. De façon très schématique et résumée, il dit qu’il est plus que temps de tordre le coup à cette idée d’un individualisme grandissant. Selon lui, il y a 200 ans qu’on véhicule cette même idée… C’est notre société qui est en profonde mutation. Ce ne sont pas des gens qui sont de plus en plus individualistes. Ce que l’on peut constater en revanche, c’est qu’il existe aujourd’hui deux processus dont nous devons tenir compte dans les constructions des individus. Là encore je m‘appuie sur les travaux de Jacques ION, qui ne sont pas spécifiques à la jeunesse, mais qui donnent des éclairages bien intéressants pour nourrir la réflexion sur le sens des politiques jeunesse : d’une part un processus d’individuation, d’autre part, un processus de valorisation de l’autonomie, une sorte d’injonction à être soi-même. Ca n’a rien à voir avec une montée de l’individualisme, mais ça participe du constat que la définition sociale des individus est de moins en moins fondée sur des appartenances ou sur des statuts et qu’il importe aujourd’hui de prendre en compte des dimensions individuelles non réductibles au statut des gens… des jeunes comme des autres.

Dans cette démonstration, ce qui nous importe ici, c’est de bien prendre en compte le fait que le jeune, quel qu’il soit, ne peut pas se définir uniquement par ses appartenances et par ses statuts : il est autre chose, autre chose de singulier, qu’il a besoin de construire, autre chose de singulier qu’il a besoin de pouvoir exprimer. Il est une individualité à part entière. On n’est pas du tout dans une logique d’individualisme… Parallèlement à ce processus d’individuation, on a, de façon peut être grandissante, un processus de valorisation de l’autonomie, dans lequel le jeune se perd parfois, parce qu’on a quelque fois tendance à oublier que l’autonomie, ça ne se décrète pas, que ça ne tombe pas sur la tête des jeunes au matin de leur majorité,… que l’autonomie, ça s’apprend, ça s’accompagne, ça demande un cheminement qui n’est pas toujours aisé, ça demande aussi peut être d’expérimenter l’échec. Si l’on estime effectivement que la globalisation du terme jeunesse nuit à la construction de l’individu, donc à la construction de la singularité de chaque jeune, on doit compléter cette posture par quelques éléments. Le jeune comme tout le monde a besoin de se construire une identité, mais cette construction demande un certain nombre d’étapes. Un ouvrage récent tout a fait intéressant décrit ces étapes : « Les ado-naissants » de François de SINGLY. De SINGLY évoque spécifiquement cette classe d’âge préadolescente, qu’on a du mal aujourd’hui à caractériser parce que d’un coté, on a de temps en temps le sentiment d’être auprès de très grands et que de l’autre on a parfois le sentiment d’être auprès de tout petits ! Dans cet ouvrage De SINGLY dit la chose suivante : pour l’enfant, passer du sentiment d’appartenance à un collectif – la famille dans un premier temps – à l’expression d’une personnalité – être en capacité de penser « je » - ne se fait pas du jour au lendemain. Ca passe par quelque chose d’un peu intermédiaire qui va être une construction dans l’entre soi : une distanciation par rapport à l’espace familial, une prise de recul, mais le besoin de se rattacher à un nouveau collectif, et notamment le groupe de copains, le groupe de pairs… La démonstration est intéressante parce qu’elle montre bien le paradoxe dans lequel se construit le jeune. C’est le propre de toute la crise adolescente. A un moment on a besoin de se distinguer, de prendre du recul, mais cette prise de recul se doit d’être sécurisée, il faut qu’elle ait lieu dans un cadre où l’on sait que l’on peut toujours faire machine arrière. Petit à petit on a envie de se marginaliser, de se différencier, pour pouvoir dire qui on est. Mais avant de se marginaliser complètement, on a surtout besoin de ressembler le plus possible au groupe de copains. C’est pour cela que l’un des besoins des jeunes adolescents, c’est d’être respectés en tant que groupes de jeunes. Le groupe ou la bande de jeunes est très étonnant dans la façon dont elle est regardée, parce qu’elle a souvent tendance à faire peur : elle fait peur parce qu’il y a regroupement, elle fait peur parce qu’elle est stigmatisée par la presse, elle fait peur pour ces phénomènes de globalisation dont on a parlé… Elle fait peur aussi parce qu’on est dans une société qui a tendance à regarder un groupe d’individus toujours en opposition par rapport à un autre. Or, ce groupe, pour le jeune, il est un espace de construction absolument essentiel, un espace de construction au sein duquel l’adulte n’a pas à siéger, au sein duquel, le jeune, par lui même va se construire en rapport à l’image qu’il a ou qu’il veut avoir dans le groupe. On peut tout à fait voir des jeunes appartenir à des groupes au sein desquels il vont se construire une image que leurs parents auront du mal à reconnaître. Ce n’est pas facile pour la famille de voir ce jeune prendre le large, de voir ce jeune appartenir ou être englobé à un moment dans un petit groupe qui va l’aider à se construire. Or, c’est fondamental que l’adulte puisse à un moment s’effacer au profit de cela…

De façon très complémentaire, pendant cette construction, le jeune a aussi besoin d’être reconnu et d’être valorisé. Et ça, ce n’est pas tout à fait une spécificité de la jeunesse, mais on le comprend aisément chez les adultes, alors qu’on le banalise peut être davantage chez les jeunes. Le jeune, si on dit qu’il a besoin de se construire sur ce qu’il est, il a aussi besoin de voir que l’adulte a confiance en lui, de voir que la collectivité est susceptible de l’écouter pour ce qu’il a à dire, de voir qu’il a le même droit d’expression que d’autres, de savoir que même si son expérience est moindre de par son jeune âge, ses propositions sont aussi légitimes et « entendables » que celles de ses aînés. De la même façon, il a besoin d’être contré aussi, de savoir que s’il y a impossibilité de poursuivre son projet, il aura des explications et pas uniquement une fin de non recevoir. Attention, ce n’est pas d’un espace de démagogie dont il s’agit : il ne faut surtout pas les leurrer. Mais en revanche, les jeunes, si l’on prend le soin de les écouter de façon objective et pour ce que sont leurs propos, il faut également prendre de soin de penser qu’ils sont en capacité de comprendre pourquoi on leur dit non. Ils sont en capacité de comprendre l’argumentaire, ils sont en capacité de débattre, ils sont en capacité de se positionner dans un rôle d’interlocuteur au même titre que leurs aînés.

S’il n’y a pas une catégorie jeunesse, mais bien des jeunesses, que sait-on aujourd’hui de la façon dont ces jeunesses s’engagent, militent ou participent à la vie locale ?

Globalement, on vient de mettre en évidence le fait que les jeunes ont besoin, pour se construire, d’un entre soi qu’il est fondamental de respecter, d’un entre soi qui n’appartient qu’à eux - même s’il faut forcément le sécuriser – et qu’ils ont également besoin d’altérité : ils ont besoin du point de vue de l’autre, ils ont besoin de voir que tout le monde ne pense pas comme eux, ils ont besoin d’élargir leurs cadres de référence… Mais pour pouvoir élargir, il faut aussi être en sécurité dans un groupe d’appartenance. C’est le même principe que la construction des tout petits enfants. On peut aller de l’avant quand on est sûr qu’à l’arrière, on a des « coussins de sécurité » pour rebondir. On se construit d’abord un nid douillet au sein de sa famille, et fort de cet amour familial, on est capable petit à petit de partir à l’aventure. La construction du jeune, elle est un peu similaire à cela : on a besoin d’un abri un peu confortable, sécurisé, douillet, pour être sûr qu’on est suffisamment porté par cette appartenance pour pouvoir avancer dans l’aventure. Mais on n’avance peut être pas dans l’aventure tout à fait comme ce que l’on faisait avant…

Je veux parler de la façon dont les jeunes aujourd’hui agissent dans l’espace public, agissent dans nos associations, agissent auprès des collectivités ou dans les collectivités. La crise présupposée du bénévolat, du militantisme… est vraiment à relativiser ! Même s’il faut prendre les données statistiques avec beaucoup de prudence, il n’y a globalement qu’une catégorie de bénévoles encore en hausse en France, ce sont les jeunes. Les autres chiffres sont assez stables sur la dernière décennie. C’est quand même intéressant de le pointer. Mais on n’est pas forcément bénévole, on n’est pas forcément engagé, on n’est pas forcément porteur d’initiatives de la même façon qu’on l’était auparavant. Là encore, on doit s’interroger sur ce qui prime : est-ce que c’est l’individu qui prime dans l’investissement, ou est-ce que c’est le groupe ? Sans doute que l’une des mutations les plus profondes des façons de s’engager aujourd’hui, c’est cette espèce d’inversion qui fait qu’avant, on s’engageait corps et âme dans une association, dans une fédération, dans un mouvement d’idées… et ce mouvement d’idées englobait ce que l’on était en tant qu’individu, et qu’aujourd’hui, on s’engage tout autant dans un mouvement mais en disant « je m’engage parce que j’ai intérêt, moi, à m’engager, parce que je porte mes propres idées, parce que j’ai envie d’avoir moi même la parole dans ce mouvement… » C’est bien encore ici le primat de l’individu par rapport au groupe, le primat du je par rapport au nous. Cette inversion là n’est pas l’apanage des jeunes, mais les jeunes sont aussi dans cette logique là. Peut être que la seule caractéristique qui spécifie les jeunes, dans les modalités d’engagement, c’est que, au delà de cet intérêt propre, personnel, à l’investissement, les jeunes gardent, néanmoins, dans leur engagement, dans leur façon de prendre des initiatives, une ligne de conduite primordiale qui devient presque une condition sine qua non : c’est celle du plaisir d’être ensemble, qu’on ne retrouve plus forcément dans les autres générations. Plaisir d’être ensemble, c‘est à dire qu’un jeune qui porte un projet, ne continue pas à le porter s’il estime que son groupe d’appartenance ne fonctionne pas, n’est pas convivial, plaisant, n’est pas un espace de vie suffisamment intéressant pour qu’il y reste Cette idée d’être ensemble est absolument primordiale dans la façon dont les jeunes s’engagent aujourd’hui, ce qui explique aussi le fait que, contrairement à cette injonction permanente au projet, les jeunes ont aujourd’hui besoin d’expérimenter le fait d’être ensemble, la vie collective, la vie sociale. C’est de ce plaisir d’être ensemble que pourront éventuellement naître des envies de faire ensemble et non l’inverse : le projet n’est pas la condition qui permet à des jeunes d’être ensemble.

L’évolution des contextes engendre une nécessaire évolution des modalités d’accompagnement. Quelle place pour nos mouvements d’éducation populaire dans cet accompagnement des jeunes ?

Si on fait l’effort d’être à l’écoute de ces jeunes qui ont le souhait de vivre des expériences collectives, qui ont envie d’être ensemble, d’échanger, de discuter, d’avoir un espace à eux… plutôt que de les enjoindre à agir, on perçoit alors une multiplicité d’attentes, d’envies qui émergent, qui s’expriment parfois entre les lignes, et qui viennent petit à petit alimenter ce fait d’être ensemble. Dans cet espace de vivre ensemble, on peut être à l’écoute de tout ce que les jeunes ont envie de faire. A partir du moment où l’on a reconnu ce droit aux jeunes d’être ensemble, et à partir du moment où ce collectif a produit du projet, les jeunes sont alors en demande de réactivité de la part des associations, des collectivités, des familles… Ce qui pose aussi un certain nombre de questions : c’est difficile parfois de se positionner « en soutien de » lorsqu’on n’a pas été associé au préalable… sauf que la reconnaissance et la confiance, ça passe aussi par là : par le respect de l’envie, par le temps donné pour construire l’idée, puis par la mise à disposition de soutiens techniques, de soutiens méthodologiques, d’espaces d’expérimentation… Ce préalable à la reconnaissance et à l’écoute constitue selon moi un postulat de toutes les démarches d’éducation populaire

Cette posture là suggère des modalités d’accompagnement des jeunes et des politiques jeunesse très différentes de celles qu’on a connue durant les dernières décennies. Je vais à nouveau faire référence aux travaux de Jacques ION que j’ai déjà cité précédemment. Jacques ION mène depuis plusieurs années une réflexion sur l’engagement Il s’est attaché à mettre en évidence les processus qui ont engendré les évolutions actuelles des rapports entre individus et groupes, et entre vie privée et vie militante, montrant ainsi la façon dont se sont inversés les déclencheurs du militantisme : le réseau vertical, qui donnait sens à la structure associative locale, dépérit, laissant place au groupe de proximité qui s’autolégitime par la spécificité de son terrain d’action. Jacques Ion parvient à la définition d’une nouvelle forme d’engagement. Auparavant qualifié de militant, il se transforme, au fil des évolutions décrites, en engagement distancié. Je me suis risquée à faire un parallèle aux démonstrations de Jacques ION. Je pense qu’aujourd’hui, l’accompagnement des jeunes sur les collectivités, sur les territoires, ce n’est plus un accompagnement d’inclusion dans le projet, mais nécessairement un accompagnement distancié. Qu’est ce que ça suppose ? C’est dans un premier temps imaginer que les jeunes, entre eux et sans l’adulte sont capables de faire de belles choses. C’est également imaginer, quand même, que, quelle que soit la capacité de création collective d’un groupe de jeunes, ce groupe, à un moment, est susceptible d’ du soutien de l’adulte pour, ou comprendre le contexte dans lequel il s’inscrit, ou échanger avec un point de vue différent, ou solliciter un soutien technique quelconque. L’accompagnement distancié signifie aussi que l’adulte – ou les acteurs éducatifs au sens plus large du terme – sont convaincus de l’idée que ce qui se passe dans un collectif de jeunes a un quelconque rapport avec des questions éducatives. C’est reconnaître le groupe comme un espace au sein duquel une démarche éducative est pertinente. Quand je dis démarche éducative, je pense à l’apprentissage de la citoyenneté, à la transmission d’un certain nombre de valeurs. Je pense que c’est important que l’adulte redise parfois : « ce que vous êtes en train de faire là, en termes de valeurs, ça peut vouloir dire ça »… non pas en regardant les valeurs sensées être portées, mais bien en regardant les pratiques pour pouvoir les traduire dans le débat ultérieur par des valeurs partagées.

La notion d’accompagnement distancié, pour moi, elle porte également l’idée de transmission éducative. Poser la question de l’engagement des jeunes en termes d’éducation, c’est sans doute réfléchir à ce que l’on souhaite transmettre lorsque l’on a la volonté d’éduquer. Autrement dit, quelles ambitions avons-nous pour la (les) jeunesse (s) dans le contexte social, économique, politique… actuel ? Jean Philippe PIERRON, philosophe et universitaire lyonnais , développe, avec d’autres, l’idée qu’on ne se situe plus, aujourd’hui, dans un mode de transmission de l’héritage, transmission historique légitimée par l’ancienneté et le statut, mais bien plus dans une transmission par expérimentation, espace de confrontation et de mise en débat. JC RICHEZ, dans l’avant propos d’un ouvrage intitulé « Quand les jeunes s’engagent… » met clairement cette évolution en évidence : ce que l’on transmet ne s’impose plus comme allant de soi, mais passe par une mise en débat, en discussion, en expérimentation. L’acquisition d’une capacité à délibérer, à juger, à choisir, à négocier devient essentielle. L’idée n’est pas neuve, mais elle mérite de s’y arrêter : nous nous sommes situés un temps dans « une culture de codes », au sein de laquelle chacun avait sa place à prendre, de façon prédéterminée, et accompagné, pour ce faire, par un adulte légitimé par son ancienneté et sa connaissance antérieure. Nous sommes aujourd’hui, a contrario, dans une « culture de communication » au sein de laquelle tout peut faire sens. Les parcours ne sont plus prédéfinis, l’avenir est forcément incertain ou peu balisé… Cette évolution du contexte engendre inévitablement des besoins différents : pour comprendre la monde dans lequel ils évoluent et pour pouvoir s’y engager, les jeunes ont aujourd’hui besoin d’espaces d’expérimentation. C’est de cet espace – qui peut se décliner thématiquement – que l’adulte accompagnateur peut aujourd’hui s’emparer : expérimenter le débat pour se construire un point de vue propre, expérimenter les espaces culturels pour se forger une image du beau, de l’abstrait, de l’expression artistique, expérimenter la différence pour savoir mieux l’intégrer à sa propre existence… Exprimer l’évolution de l’éducation en ces termes, c’est, d’après PIERRON, rajouter un savoir fondamental à l’apprentissage de tout un chacun : Lire, écrire, compter… et savoir trier, savoir sélectionner les informations, savoir s’appuyer sur des repères porteurs de sens.

Propos recueillis par Corinne LE FUSTEC Le 9 octobre 2008 à BREST


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Interview de Laurence DAVOUST

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